Une pomme tombée sous l’arbre, oubliée depuis l’automne, qui fermente tranquillement dans l’herbe humide de mars. Ce fruit mou, brunâtre, à peine appétissant, c’est pourtant le meilleur allié des apiculteurs contre le frelon asiatique. La logique derrière ce geste, en apparence absurde, est en réalité d’une précision biologique redoutable : le frelon adore ce que l’abeille ignore.
À retenir
- Une reine affamée au printemps ne peut pas résister à cette odeur fermentée spécifique
- Les abeilles la détestent, les frelons la recherchent frénétiquement : pourquoi cette sélectivité naturelle ?
- Piéger une seule reine en mars, c’est empêcher la création d’un nid de plusieurs milliers d’individus
Une reine affamée, une seule faiblesse
Lorsque les températures s’adoucissent durablement, l’horloge biologique des reines de frelons asiatiques sonne la fin de l’hibernation. Ces fondatrices, qui ont survécu aux rigueurs des mois froids enfouies dans des abris discrets, émergent avec une seule obsession : reconstituer leurs réserves d’énergie. Épuisées, elles ont un besoin urgent de glucides rapidement assimilables. C’est cette vulnérabilité biologique qui est au cœur de toute la stratégie de piégeage printanier.
Les vieux fruits tombés, et particulièrement les prunes restées à pourrir dans l’herbe humide de la fin de l’hiver, entament une fermentation intense. Cette transformation naturelle libère des effluves d’alcool et de sucre hautement concentrés. Pour la fondatrice, ce cocktail fermenté est irrésistible. Elle peut parcourir des centaines de mètres, attirée de façon implacable par cette odeur qui lui garantit une énergie immédiate.
C’est exactement ce phénomène naturel que les apiculteurs reproduisent dans leurs pièges. Un fruit pourri au fond d’un bocal, quelques ajustements de recette, et le mécanisme se met en place, avec une sélectivité que Beaucoup de jardiniers ne soupçonnent pas.
La recette secrète : ce que les abeilles ne supportent pas
Les frelons raffolent des odeurs fermentées, tandis que les abeilles y sont peu sensibles. Un mélange bien dosé de bière brune, de vin blanc et de sirop de fruits rouges fait donc parfaitement l’affaire. Derrière cette formule, chaque ingrédient joue un rôle précis.
Les frelons asiatiques raffolent du vin blanc sec, qui est en revanche un répulsif à abeilles. La bière brune les fait aussi craquer, mélangez à cela du sirop de fruit rouge pour le sucre. Le vin blanc est souvent ajouté car il est réputé repousser partiellement les abeilles, tout en laissant les frelons et les guêpes entrer dans le piège. Ce n’est pas une garantie à 100 %, mais cela reste l’un des compromis les plus utilisés pour les pièges à proximité des ruchers.
Certains apiculteurs vont encore plus loin dans la sélectivité. Pour parvenir à piéger les frelons et laisser la vie sauve aux abeilles, un jardinier breton a simplement enlevé la bière de son mélange. Ainsi, son kir pour frelons se compose dorénavant de sirop de grenadine et de vin blanc. Il explique que depuis qu’il a enlevé la bière de son breuvage, les abeilles ne se font plus piéger et retrouvent la liberté de butiner autour des ruches. La nuance entre les deux recettes tient à quelques centilitres de mousse brune. Pourtant le résultat change tout.
La saison modifie aussi le choix de l’appât. À ce stade printanier, un appât protéiné est idéal : morceaux de poisson fermenté, viande, ou mix de sucre et protéine attirent Vespa velutina. En été, pour piéger les ouvrières, un appât sucré (bière, sirop, sucre brun, vin blanc) s’impose. Le meilleur des appâts est également le frelon asiatique pris au piège et vivant : il émet des phéromones qui attirent ses congénères. Un piège qui se nourrit de lui-même, en somme.
Piéger une reine, c’est stopper une armée
L’enjeu de ce piégeage printanier dépasse de loin la capture d’un seul insecte. Chaque reine fécondée détruite, c’est un nid de frelon en moins et 11 kg d’insectes (abeilles domestiques et insectes pollinisateurs sauvages) sauvegardés. Pour donner une échelle concrète : un nid de frelons asiatiques compte plusieurs milliers d’individus à l’automne. Supprimer la reine fondatrice en mars, c’est neutraliser toute cette population avant même qu’elle n’existe.
À Trélissac, en Dordogne, où ce piégeage a été coordonné sur 3 ans par la ville, le nombre de nids a été significativement réduit. Dans le Morbihan, où le piégeage de printemps est organisé au niveau départemental, le nombre de nids de frelons a significativement diminué là où le piégeage a été bien mené. La réalité des chiffres parle : selon les données du réseau GDS France, relayées lors des débats parlementaires, 20 % des pertes de colonies apicoles en 2022 étaient directement attribuées au frelon asiatique.
En 2025, le frelon asiatique est désormais solidement implanté dans plus de 90 départements français. Ce n’est plus un problème régional. Si vous avez un jardin avec des arbres fruitiers quelque part en France, vous êtes concerné.
Le piège bien posé fait 80 % du travail
L’appât ne suffit pas. Un piège bien placé au printemps capture les reines fondatrices avant qu’un nid ne s’installe, c’est la clé pour limiter la prolifération. La position exacte change tout : installer les pièges dès 12-15°C, vérifier deux fois par semaine, remplacer l’appât tous les 8-10 jours. Hauteur : 1,50 à 2 m, soleil du matin. Bordure de haie, zone abritée et massifs de fleurs ou arbres en fleurs.
La sélectivité physique du piège est tout aussi déterminante que la recette liquide. Il est conseillé de doter le piège d’orifices de 5 mm permettant aux petits insectes non ciblés (guêpes, abeilles…) de s’échapper, et d’un trou d’entrée suffisamment large pour laisser passer le frelon asiatique mais trop étroit pour le frelon européen et les papillons (9 mm). Un millimètre d’écart, et le piège cesse d’être sélectif. Sans système de sélection physique des insectes par la taille, le frelon asiatique représente seulement 1 à 4 % des insectes capturés. L’horreur écologique que tout jardinier responsable veut éviter.
Ne pas laver le piège trop souvent. Les phéromones des frelons capturés attirent d’autres individus ; conserver ces traces maximise l’attraction. Cette subtilité, souvent négligée, transforme un piège ordinaire en un dispositif cumulatif. La saleté, ici, est une vertu.
Enfin, un piégeage isolé et limité perd une très grande partie de son intérêt. Seul un piégeage serré et organisé sur de grandes superficies, comme plusieurs communes limitrophes ou une communauté de communes, est efficace. Convaincre ses voisins de poser un piège devient donc un geste de solidarité apicole, et de bon sens écologique. Une pomme pourrie ne peut pas grand-chose seule. Mille pommes pourrissant en réseau, à travers tout un quartier, peuvent changer l’équilibre d’une saison entière.
Sources : desidees.net | masculin.com