Sur 100 insectes capturés dans un piège à frelons posé en mai, moins d’un seul est un frelon asiatique. Les 99 autres ? Des alliés de votre jardin, morts pour rien. Ce chiffre, établi par le Muséum national d’Histoire naturelle, résume à lui seul l’un des pièges écologiques les plus répandus dans les jardins français au printemps.
À retenir
- Sur 100 insectes capturés, moins d’un est un frelon asiatique — les 99 autres sont des alliés du jardin
- Ces pièges ne réduisent pas les populations de frelons asiatiques selon les études scientifiques
- La nouvelle réglementation 2026 privilégie enfin les pièges à sélection physique plutôt que les bouteilles
Un réflexe de jardinier qui se retourne contre le jardin
Chaque année, la même séquence se répète : les premières chaleurs arrivent, quelqu’un partage un tutoriel sur les réseaux, et des milliers de bouteilles en plastique remplies d’un mélange bière-vin blanc-sirop de grenadine se retrouvent suspendues aux branches des pommiers. L’intention est louable : protéger les abeilles du frelon asiatique (Vespa velutina), cette espèce invasive arrivée en France en 2004 via un conteneur de poteries du Lot-et-Garonne. En quelques années seulement, il s’est implanté sur la quasi-totalité du territoire métropolitain, au point que son éradication est désormais impossible, et en 2025, il est présent dans toute la France, y compris en Corse depuis août 2024.
La menace est réelle. Une étude conduite notamment par le MNHN estime qu’un nid consomme en moyenne plus de 11 kilogrammes d’insectes entre mars et octobre, dont environ 38 % d’abeilles domestiques, 30 % de mouches et 20 % de guêpes. Face à cela, l’instinct de poser un piège est compréhensible. Le problème, c’est que l’instinct a tort.
Le Muséum national d’histoire naturelle reste très clair sur le piégeage du frelon asiatique : « ce piégeage est déconseillé en dehors d’un cadre scientifique ». Une position reprise par l’Office pour les insectes et leur environnement (Opie) et France Nature Environnement (FNE), qui dénoncent des pratiques de piégeage « précoces », sans réelle efficacité et surtout néfastes pour d’autres insectes, dont de nombreux pollinisateurs.
Le paradoxe de l’appât sucré : il attire exactement ce qu’il prétend sauver
L’appât sucré-alcoolisé, censé cibler un prédateur d’abeilles, attire en masse exactement les pollinisateurs qu’il est supposé sauver. Avec un taux de sélectivité de seulement 0,55 % en mai, ces dispositifs éliminent 99 % d’insectes non ciblés, dont des pollinisateurs vitaux. Les victimes ? Principalement des abeilles sauvages, des syrphes et des papillons. Des insectes qui, contrairement aux abeilles domestiques, n’ont aucun apiculteur pour les défendre.
Le timing aggrave tout. Ces pertes surviennent au pic de la pollinisation printanière. C’est le moment où vos rosiers, vos fruitiers et vos légumes ont le plus besoin de leurs visiteurs ailés. Décimer les pollinisateurs en mai, c’est hypothéquer les récoltes et la floraison de juin.
Mais il y a pire encore. Dès le 1er mai, les fondatrices du frelon européen (Vespa crabro) se retrouvent en plus grand nombre dans certains pièges que les fondatrices du frelon asiatique. Laisser un piège en place au-delà de cette date, c’est retourner l’arme contre la mauvaise cible. Or, le frelon européen ne s’attaque que très rarement aux ruches de manière systématique, représentant une menace marginale pour les colonies d’abeilles en bonne santé, et son action prédatrice sur la fausse teigne de la cire en fait même un auxiliaire bénéfique pour certains apiculteurs. La LPO (Ligue pour la Protection des Oiseaux) le décrit comme un grand prédateur d’insectes, dont le frelon asiatique lui-même.
L’efficacité elle-même est en question
Supposons qu’on accepte les dommages collatéraux. Est-ce que ça marche, au moins ? La réponse des scientifiques est brutale. D’après une équipe de l’INRA de Bordeaux (2012) et du Muséum national d’Histoire naturelle (2013), ces pièges n’auraient aucun impact réel sur les populations de frelon asiatique, qui restent équivalentes dans les zones piégées par rapport à des zones sans pièges.
La biologie de l’espèce explique cet échec. Le frelon asiatique produit de très nombreuses femelles fondatrices, probablement de l’ordre de 1 500 par nid, et le printemps est la période où la mortalité naturelle est la plus élevée. Détruire certaines fondatrices ne fait alors que laisser la place à d’autres. Il y a même un effet pervers méconnu : le piégeage peut diminuer la compétition entre les reines au printemps, cette compétition intra-spécifique étant responsable naturellement de 90 % de mortalité chez les reines, permettant ainsi à certaines de s’installer plus facilement. Un paradoxe que personne ne soupçonne en accrochant sa bouteille avec les meilleures intentions du monde.
À ce jour, aucune étude scientifique n’a prouvé que le piégeage de printemps réduit le nombre de nids sur un territoire. La quantité de colonies dépend principalement des conditions météorologiques et non de la pression exercée par les pièges.
Ce qui fonctionne vraiment
La conclusion des experts converge sur un point : si piéger a un sens, c’est à des conditions très précises. Le MNHN recommande des pièges à sélection physique, de préférence avec comme appât du jus de vieille cire fermentée, posés uniquement au niveau du rucher, à partir du mois de juin, et pas avec n’importe quel appât.
La sélection physique, c’est la clé. Un piège doté d’orifices de 5 mm permet aux petits insectes non ciblés de s’échapper, et un trou d’entrée de 9 mm laisse passer le frelon asiatique mais reste trop étroit pour le frelon européen et les papillons. Ce principe mécanique simple fait toute la différence entre un outil utile et un massacre indiscriminé.
Face à la progression du frelon asiatique, le cadre de lutte a évolué avec la loi de 2025 et sa mise en application en 2026. Cette nouvelle réglementation renforce les obligations de surveillance et encadre plus strictement les méthodes de piégeage. Désormais, les dispositifs non sélectifs de type bouteille ou cloche ne sont plus à privilégier, au profit de pièges à sélection physique conçus pour capturer le frelon tout en limitant l’impact sur les autres insectes.
Pour votre jardin, la hiérarchie des priorités est claire. La destruction des nids reste, à ce jour, la méthode la plus importante pour réduire réellement la pression du frelon asiatique. Signaler un nid à la mairie ou sur les plateformes dédiées, faire intervenir un professionnel : c’est moins spectaculaire qu’une bouteille accrochée à un pommier, mais c’est là que se joue vraiment la protection des pollinisateurs. Si vous soupçonnez la présence d’un nid, n’intervenez surtout pas vous-même : il faut appeler une société spécialisée dans la désinsectisation, ou vous renseigner auprès de votre mairie ou de la communauté de communes.
La bouteille artisanale accrochée à un arbre en mai, c’est le symbole d’une bonne volonté mal orientée. « Piéger partout » augmente surtout les impacts sur les insectes non ciblés. Le piégeage du frelon asiatique au printemps ne doit pas être massif mais stratégique. Un jardin vivant se protège avec précision, pas avec des dispositifs aveugles, si bien intentionnés soient-ils.
Sources : sciencepost.fr | sciencepost.fr