Je suspendais des pièges sucrés contre les frelons asiatiques tout l’été : un apiculteur m’a montré ce que je retrouvais vraiment noyé au fond des bouteilles

Une bouteille en plastique coupée en deux, un fond de bière brune, un trait de sirop de cassis, quelques trous percés au chalumeau. L’été dernier, comme des milliers de jardiniers, j’ai suspendu ces pièges artisanaux autour de mon terrain pour protéger les ruches du voisin des frelons asiatiques. Le résultat après trois mois ? Des bouteilles pleines, oui. Mais quand un apiculteur du coin est venu inspecter mon dispositif, il n’a pas cherché les frelons. Il a compté tout le reste.

À retenir

  • Ce qui flotte vraiment au fond de votre bouteille piège ne vous plaira probablement pas
  • Les études scientifiques révèlent un chiffre qui remet en question des années de pratique commune
  • La réglementation française a complètement changé : certains pièges sont désormais interdits pour une bonne raison

Ce qui flotte vraiment au fond de la bouteille

Le chiffre fait mal quand on le découvre en vidant soi-même le liquide trouble. Toutes les études scientifiques concernant le piégeage de printemps contre Vespa velutina, avec des pièges bouteille ou cloche, qu’ils aient des systèmes anti-noyade ou non, ont montré qu’en moyenne plus de 99% des insectes capturés concernaient d’autres espèces. sur cent cadavres noyés dans le sirop fermenté, un seul appartenait à l’espèce visée.

Une analyse plus récente, menée sur le mois de mai, précise encore ce constat. Une analyse portant sur le mois de mai a mesuré un taux de sélectivité de seulement 0,55 % en mai, ces dispositifs éliminant 99 % d’insectes non ciblés, dont des pollinisateurs vitaux. Syrphes, abeilles solitaires, papillons de nuit, bourdons tout juste sortis d’hibernation : ce sont eux qui composent l’essentiel de la récolte, pas les frelons à pattes jaunes qu’on croit combattre.

Le pire, c’est que même les survivants ne s’en sortent pas indemnes. Même quand l’insecte parvient à ressortir du piège, le séjour, même court, dans un piège peut avoir un impact sur leur survie ou leur fécondité (excès de chaleur, humidité, etc.), et un simple passage de quelques heures dans une bouteille surchauffée suffit à compromettre la ponte d’une reine de bourdon ou d’abeille solitaire. Une reine qui s’échappe vivante mais stérile, c’est une génération entière de pollinisateurs qui disparaît sans même qu’on s’en aperçoive.

Un effort pour (presque) rien contre les frelons eux-mêmes

Voilà le paradoxe qui a fini de me convaincre d’arrêter. Ce carnage printanier ne fait même pas reculer significativement le frelon asiatique à l’échelle d’un territoire. Plusieurs études menées par l’INRAE, le Muséum national d’Histoire naturelle et l’ITSAP-Institut de l’abeille convergent sur un point : le piégeage massif des fondatrices au printemps n’a pas démontré d’efficacité pour réduire les populations de frelons asiatiques à l’échelle d’un territoire, la raison étant simple : seules quelques fondatrices sur des centaines parviendront à fonder une colonie viable. Piéger une reine parmi des centaines qui, de toute façon, n’auraient jamais réussi à fonder de nid, ça ressemble beaucoup à un placebo écologique.

Pendant ce temps, une seule colonie qui atteint sa maturité continue de faire des dégâts bien réels, mais ailleurs dans le calendrier. Une seule colonie qui parvient à maturité représente un appétit vertigineux : pour nourrir ses larves, une colonie moyenne chassera tout au long de son développement environ 97 000 insectes, avec une prédation qui vise 40% d’abeilles et 60% d’autres insectes pollinisateurs. Le frelon asiatique fait des ravages, personne ne le nie. Mais ce n’est clairement pas au printemps, avec une bouteille de sirop, qu’on inverse la tendance.

Face à ces données, le discours officiel a changé de camp ces dernières années. France Nature Environnement et l’Office pour les insectes et leur environnement, en s’appuyant sur les préconisations du Muséum et du ministère de l’Agriculture, appellent désormais à s’abstenir de tout piégeage préventif qui massacre un grand nombre d’insectes non cibles sans affecter les populations de Frelon asiatique, et à ne pas pratiquer de piégeage printanier, vu son très faible impact sur le nombre de colonies en été. Un revirement net par rapport aux campagnes villageoises de piégeage massif encore encouragées il y a quelques années.

Ce que la réglementation impose désormais

Le cadre légal a fini par acter ce que les entomologistes répètent depuis longtemps. Désormais, seuls les pièges physiques sélectifs sont autorisés : nasses, pièges japonais, Néoppi, tandis que les pièges bouteille, bricolés avec du sirop, de la bière et un entonnoir, sont interdits par la loi. Le raisonnement derrière cette interdiction tient en une phrase simple : ces bricolages artisanaux capturent aussi bien les frelons asiatiques que les guêpes natives, les abeilles, les syrphes, les mouches pollinisatrices ; ils détruisent précisément ce qu’ils prétendent protéger.

Concrètement, un piège digne de ce nom repose désormais sur une géométrie précise, pas sur une recette de cocktail. Le texte fixe des critères techniques précis pour les pièges tolérés : un orifice d’entrée calibré pour laisser filer les petits insectes tout en piégeant le frelon asiatique, généralement autour de 5 à 6 millimètres pour l’échappatoire et 9 millimètres pour l’entrée, de façon à exclure aussi le frelon européen, lui-même prédateur naturel de son cousin asiatique. Une grille Néoppi montée sur une nasse coûte à peine quelques euros et change complètement la donne : elle laisse filer les moucherons, les syrphes et les petites abeilles solitaires tout en retenant les frelons, plus gros et moins agiles pour se faufiler dans un orifice millimétré.

Si le piégeage vous démange quand même, mieux vaut le réserver aux ruchers ayant déjà subi des attaques l’année précédente, et non le multiplier partout dans le jardin par précaution. La vraie priorité reste ailleurs : signaler tout nid suspect, en hauteur dans un arbre ou enterré dans un talus, aux structures de lutte locales (FDGDON, GDSA, mairie) pour une destruction professionnelle. C’est cette action-là, pas la bouteille suspendue au cerisier, qui protège réellement les ruches du quartier.

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