Un matin de juillet, votre voisin s’apprête à passer un coup de binette sur une touffe de plantes rampantes au pied de ses tomates. Elles ont des petites tiges rougeâtres, des feuilles charnues et luisantes, et elles couvrent le sol comme un tapis épais. Des mauvaises herbes, évidemment. Mais non. Ce qu’il s’apprête à arracher, c’est du pourpier — une des plantes les plus nutritives qui existent, que des chefs étoilés se procurent à prix d’or sur les marchés de producteurs.
Loin d’être inutiles, ces plantes spontanées constituent souvent de véritables concentrés de nutriments, parfois même plus riches que certains légumes cultivés. De nombreuses plantes dites « mauvaises herbes » sont en réalité des plantes sauvages comestibles consommées depuis des siècles. Le problème, c’est qu’on leur a collé une étiquette, et que cette étiquette a fini par effacer tout le reste. Résultat : on arrache, on composte, on passe à autre chose. Et on rate l’essentiel.
À retenir
- Une « mauvaise herbe » commune cache des réserves d’oméga-3 comparables au poisson
- Certaines plantes spontanées poussent sans effort alors que leurs équivalents cultivés demandent 5 mois de soins
- Ces indésirables peuvent aussi soigner le jardin et protéger les cultures simultanément
Le pourpier : la star que tout le monde piétine
Le pourpier (Portulaca oleracea) est une « mauvaise herbe » classique des jardins potagers. Il ressemble à une plante grasse et il rampe au sol où il s’étend en étoile. Les feuilles du pourpier sont épaisses, charnues et luisantes. Bref, il a tout pour ne pas être remarqué. Ou plutôt, pour être mal remarqué.
Ce qui se passe réellement dans ces feuilles banales est pourtant remarquable. Ses feuilles charnues sont riches en vitamines A, C et E, ainsi qu’en oméga-3 et en antioxydants. Le pourpier se distingue par sa richesse en oméga-3, au point de rivaliser, voire de dépasser, certaines variétés de poissons selon certaines sources. On parle bien d’une plante qui pousse seule, sans arrosage, sans engrais, sans attentions particulières.
Facile à cultiver et résistant à la sécheresse, le pourpier s’adapte à divers types de sols, ce qui en fait une option idéale pour les jardiniers novices comme pour les expérimentés. Une fois bien établi, il offre une récolte généreuse et savoureuse sans nécessiter d’attentions particulières. On peut le récolter en cueillant les feuilles une à une lorsqu’elles sont bien formées, soit en coupant l’extrémité de pousses dont les tiges sont encore tendres. Il faut en général cinq semaines après le semis pour envisager une première récolte. Cinq semaines pour des tomates ? Comptez plutôt cinq mois et plusieurs repiquages.
En cuisine, ses feuilles et jeunes tiges sont acidulées, juteuses et croquantes et font d’excellent ajouts aux salades. On peut aussi les faire cuire à la vapeur et les servir avec un filet d’huile d’olive, ou les incorporer aux soupes et aux poêlées de légumes. Les jeunes tiges, feuilles et fleurs, conservées dans du vinaigre, remplacent les cornichons.
L’amarante : le légume des Incas qui s’installe dans vos planches
À côté du pourpier, il y a une autre indésirable que votre voisin déteste probablement encore plus : l’amarante. Grande, avec ses tiges qui montent parfois jusqu’à 2,5 mètres, elle dérange. Elle prend de la place. Elle se ressème toute seule d’une année sur l’autre. Originaire d’Amérique, elle était couramment cultivée dans les potagers européens jusqu’au XIXe siècle. C’est donc en quelque sorte un légume oublié qui revient peu à peu au goût du jour.
Les graines d’amarante, déjà considérées comme sacrées par les Incas, dépassent largement la valeur nutritive du blé, du maïs et du riz, car elles sont très riches en calcium, en fer, en magnésium et en protéines. On consomme des plants d’amarante réfléchie en Europe et en Asie. Plus particulièrement, en Inde, l’amarante réfléchie sert même de plat national : le Thoran, un plat originaire du Kerala utilisant le feuillage finement coupé de la plante avec du piment, de l’ail, du curcuma et de la noix de coco râpée.
Les jeunes feuilles d’amarante sont tendres et très bonnes crues en salade. Leur saveur est douce et ne présente pas d’amertume. Les feuilles et jeunes tiges et même les jeunes inflorescences peuvent être cuites comme des épinards. Les graines, plus difficiles à récolter, peuvent être consommées comme céréales après une cuisson à l’eau. Elles peuvent aussi être poêlées dans un fond d’huile pour les faire éclater dans le but de les consommer comme du maïs soufflé. Un légume, une céréale et un en-cas dans la même plante. Difficile de faire plus rentable à l’échelle d’un jardin.
L’ortie et les autres : une pharmacie doublée d’un garde-manger
Le troisième grand incompris du jardin, c’est l’ortie. Personne n’en veut. Tout le monde s’en méfie. L’ortie est très riche en protéines et contient, entre autres, des vitamines A et C et des sels minéraux comme le calcium, le potassium et la silice. Elle se cuisine comme des épinards et, lorsqu’elle est toute petite, elle ne pique même pas.
Mais l’ortie va au-delà du potager comestible. La macération de l’ortie fraîche dans de l’eau permet d’en extraire l’azote et les autres minéraux qu’elle contient pour nourrir et renforcer les cultures du jardin et du potager. Le purin d’ortie présente également un caractère répulsif face aux pucerons et aux acariens. elle nourrit le jardinier et protège ses cultures simultanément. Pas beaucoup de légumes cultivés peuvent en dire autant.
Certaines adventices peuvent même être utiles pour attirer les insectes pollinisateurs ou servir d’indicateurs de la qualité du sol. Ces plantes peuvent également fournir des indications sur la qualité de votre terre. C’est ce qu’on appelle les plantes bio-indicatrices. La présence d’ortie, par exemple, signale généralement un sol riche en azote et en matières organiques, ce qui est plutôt une bonne nouvelle pour un potager.
Comment cohabiter sans perdre le contrôle
Au potager, les mauvaises herbes doivent évidemment être contrôlées. On peut les arracher et les mettre au compost lors de la période des semis afin qu’elles ne concurrencent pas la croissance des jeunes plants. Mais une fois les cultures bien installées, une certaine cohabitation est possible. C’est là que le jardinier avisé fait la différence : pas de tolérance aveugle, mais pas d’éradication systématique non plus.
Pour concilier production et flore spontanée, on peut aménager une bande le long d’une haie ou un coin un peu en retrait du potager, où l’on laisse s’installer ces plantes comestibles que l’on viendra récolter ponctuellement. Pour limiter les risques d’invasion, la culture en pots ou en bacs est également possible. Un carré de 1 m² dédié au pourpier, un autre à l’amarante, une touffe d’ortie cantonnée contre la clôture : le jardin reste ordonné, et la cuisine s’enrichit.
Prudence tout de même avant de mettre quoi que ce soit dans son assiette. Certaines plantes peuvent être toxiques, d’autres ressemblent à des plantes toxiques tout en étant comestibles. Certaines plantes qui poussent près des routes ou des champs peuvent être polluées ou saturées de pesticides. Il existe des applications pour identifier les plantes sauvages et comestibles, telles que PlantNet par exemple. Un guide botanique de référence ou un accompagnement par quelqu’un d’expérimenté reste, de loin, la meilleure entrée en matière.
Une précision qui change beaucoup : le pourpier contient des oméga-3 (acide gras alpha-linolénique) et des oméga-6, et est très riche en protéines, en vitamines et en minéraux, ce qui en fait une excellente plante santé. À titre de comparaison, les épinards cultivés, que l’on sème, arrose, protège, repique, contiennent en général moins d’acides gras essentiels. Le pourpier, lui, arrive tout seul et repart quand il veut. Peut-être que la vraie question n’est pas de savoir comment s’en débarrasser, mais comment en avoir davantage.
Sources : autourdupotager.com | monde-vegetal.fr