Le chlorate de soude ne doit pas servir à tuer un bambou. Cet ancien désherbant total n’est plus autorisé dans l’Union européenne depuis 2009, avec un délai d’écoulement des stocks achevé au plus tard en mai 2010. Ni la vente ni l’usage ne sont donc légaux pour un particulier en France. La loi n’est d’ailleurs pas le seul obstacle : c’est un comburant, il persiste dans le sol, il migre vers l’eau, et rien ne garantit qu’il atteigne l’ensemble d’un réseau de rhizomes. Pour en venir à bout, l’arrachage, l’épuisement des repousses et la barrière anti-rhizome restent les voies sérieuses.
Ce que dit la réglementation en France et dans l’UE
10 novembre 2008 : la Commission européenne adopte la décision 2008/865/CE, qui acte la non-inscription du chlorate parmi les substances actives autorisées dans les produits phytopharmaceutiques. Les États membres ont ensuite retiré les autorisations de mise sur le marché en 2009, puis laissé un délai : en France, la vente des stocks a pris fin le 30 octobre 2009 et leur utilisation le 10 mai 2010. Depuis, aucun produit contenant du chlorate comme herbicide ne peut être commercialisé ni utilisé légalement en France. Le texte figure sur EUR-Lex, et la base de données européenne sur les pesticides confirme le statut de la substance.
Cette interdiction ne s’arrête pas à la porte des magasins. Détenir pour l’employer un désherbant non autorisé, le fabriquer soi-même à partir de la substance brute ou le faire venir de l’étranger via un site marchand tombe sous le coup du Code rural et de la pêche maritime, qui prévoit des sanctions pénales pour les produits phytopharmaceutiques non autorisés. Les montants et les peines exacts se vérifient sur Légifrance, article par article ; retenez simplement que le risque est réel, et pas symbolique.
S’ajoute la loi Labbé : depuis le 1er janvier 2019, les particuliers ne peuvent plus acheter, utiliser ni détenir de produits phytopharmaceutiques de synthèse, y compris ceux qui étaient autrefois en vente libre. Seuls restent permis les produits de biocontrôle, à faible risque ou utilisables en agriculture biologique, portant la mention EAJ. Même les substances encore autorisées pour les professionnels leur échappent. Quant au statut éventuel du chlorate dans les produits biocides, il relève d’un autre cadre réglementaire, que je n’affirme pas ici : rien ne ferait de toute façon de ce produit un désherbant de jardin licite.
Reste la question du voisinage. Si un traitement illégal fait mourir une haie ou un arbre de l’autre côté de la clôture, la responsabilité civile de celui qui l’a épandu est engagée : remplacement des végétaux, perte de valeur du terrain, éventuelle dépollution. Sur un sol stérilisé, la facture dépasse très vite le prix d’un chantier d’arrachage mené proprement.
Chlorate de soude et rhizomes : un effet incertain, un sol sacrifié
Le chlorate agit sur la plante par les feuilles et par les racines. Il est dissous dans l’eau du sol, absorbé et distribué dans les tissus, où il perturbe le métabolisme jusqu’au dépérissement. Sur une herbe annuelle, la logique tient. Sur un bambou traçant, elle se complique.
Un massif adulte n’est pas une plante mais un réseau. Les rhizomes courent à quelques dizaines de centimètres sous la surface, parfois plus, et peuvent relier des chaumes distants de plusieurs mètres. Chaque tronçon stocke des réserves et peut redémarrer seul. Aucune donnée documentée ne permet de promettre qu’un produit versé en un point atteindra l’ensemble du réseau, et je ne citerai donc aucun essai ni aucun chiffre d’efficacité : il n’y en a pas de fiable sur ce cas précis.
Le raisonnement « désherbant total » séduit parce qu’il confond deux choses : détruire ce qui est visible et tuer ce qui est enterré. Un produit qui brûle le feuillage ou n’imprègne que la couche superficielle donne l’impression d’une victoire, puis de nouvelles pousses sortent à la saison suivante, parfois à distance de la zone traitée.
Et le prix à payer est élevé : un sol traité au chlorate se stérilise. Les plantes voisines dépérissent, l’ensemencement d’une pelouse ou la plantation d’un massif échouent pendant longtemps, et la vie du sol en pâtit. Le chlorate ne distingue pas le bambou de la glycine, du noisetier ou du cerisier planté trois mètres plus loin dont les racines croisent celles du bambou.
Les risques concrets : incendie, santé, eau
Le chlorate de sodium est classé comburant. Il ne brûle pas seul, il alimente la combustion de ce qui l’entoure. Au contact de matières organiques, de la chaleur ou d’un frottement, il peut provoquer un départ de feu violent, voire une explosion dans les cas extrêmes. Les scénarios sont banals : un pantalon imprégné lors d’un épandage, qui s’enflamme plus tard près d’une source de chaleur ; des végétaux secs, du bois ou des cartons de stockage qui ont reçu des projections ; un bidon abîmé qui a coulé sur un plancher. Plusieurs fiches de sécurité industrielles soulignent le danger d’incompatibilité avec les matières combustibles, et la fiche toxicologique de l’INRS détaille ces règles de manipulation. Je n’en reproduis volontairement aucun mode opératoire.
Côté santé, le produit est nocif en cas d’ingestion. Les chlorates peuvent altérer le sang, en particulier le transport de l’oxygène, et atteindre les reins. Les enfants et les animaux domestiques, qui explorent le sol, les flaques et les bidons oubliés, sont particulièrement exposés. Le classement de la substance mentionne également une toxicité pour le milieu aquatique, avec des effets néfastes durables.
La substance est très soluble. Elle ne reste pas sagement là où on l’a déposée : la pluie l’entraîne en profondeur et latéralement, vers les fossés, le terrain d’à côté, parfois vers un puits ou une nappe. La durée de persistance varie selon le sol, la pluviométrie et la température, de plusieurs mois à davantage dans les situations défavorables. Si vous captez de l’eau sur votre parcelle, cette migration devient votre problème directement.
Un vieux bidon au garage, ou un voisin qui a traité
Les conditions de reprise des déchets chimiques de jardin diffèrent d’une collectivité à l’autre. Certaines déchetteries sont rattachées à la filière EcoDDS, d’autres exigent un rendez-vous ou un conditionnement particulier pour un produit aussi ancien. Un appel préalable évite de se retrouver avec un bidon refusé sur le parking. Si le contenant fuit, mieux vaut le signaler d’emblée plutôt que de le transvaser.
Si vous soupçonnez un voisin d’avoir traité, commencez par documenter : photos datées de la végétation qui dépérit, évolution sur plusieurs semaines, situation de vos propres arbres. Une discussion calme règle parfois l’affaire. Sinon, la mairie, la direction départementale en charge de la protection des populations ou un conciliateur de justice peuvent être sollicités, et un expert pourra analyser le sol si un contentieux s’annonce. Gardez tout par écrit.
Quelle méthode légale choisir à la place
Notre guide Produits contre le bambou : ce qui tue vraiment les rhizomes (ou pas) compare l’ensemble des options. Voici un repère condensé pour décider vite.
| Méthode | Statut pour un particulier | Effet sur les rhizomes | Risques principaux | Effort |
|---|---|---|---|---|
| Chlorate de soude | Interdit (UE, 2009-2010) | Incertain, aucune garantie documentée | Incendie, eau, sol stérilisé, voisins | Faible en apparence, lourd en conséquences |
| Glyphosate | Réservé aux professionnels | Voir la page dédiée | Santé, eau, cadre légal strict | Variable |
| Eau de javel | Pas un herbicide homologué | Peu convaincant, voir la page dédiée | Sol, émanations, mélanges dangereux | Faible |
| Eau bouillante, désherbeur thermique | Légal | Agit sur les pousses, atteint mal les rhizomes profonds | Brûlures, feu sur végétaux secs | Répétitif |
| Arrachage, épuisement, barrière | Légal | Fiable sur la durée | Peu de risques chimiques | Élevé, mais ciblé |
Pour une petite touffe récente, l’arrachage manuel complet des rhizomes, avec un tri soigneux des fragments, suffit souvent. Pour un massif ancien, la combinaison de coupes répétées des repousses (pour épuiser les réserves, ce qui demande souvent plusieurs saisons) et d’une barrière enterrée pour contenir le front protège le jardin sans toucher au sol. Les cas lourds peuvent justifier l’intervention d’un paysagiste équipé d’une mini-pelle. Le détail de chaque approche se trouve dans comment se débarrasser définitivement des bambous ?
Avant d’acheter quoi que ce soit, passez cette courte vérification :
- La substance active est-elle approuvée dans l’UE ?
- Le produit porte-t-il un numéro d’AMM, consultable dans le catalogue E-phy de l’ANSES ?
- Affiche-t-il la mention « emploi autorisé dans les jardins » (EAJ) ?
- L’usage est-il réservé aux professionnels ?
- L’étiquette est-elle en français, avec un fabricant identifiable ?
Les erreurs qui reviennent
Première erreur : faire confiance aux recettes de forum et aux conseils transmis de jardinier en jardinier. Beaucoup datent d’avant le retrait, ou mélangent des produits dont les réactions sont imprévisibles. Deuxième erreur : commander à l’étranger ou en ligne un désherbant sans autorisation française. Un emballage séduisant n’est pas une AMM, et le colis reste illégal à l’usage même s’il passe la frontière sans encombre.
Troisième erreur : empiler les produits agressifs en espérant un effet cumulé. Chaque ajout accroît le risque de réaction chimique, de pollution du sol et de contamination de l’eau, sans rien garantir sur les rhizomes.
Un détail pratique pour finir : une barrière anti-rhizome efficace s’enterre généralement à environ 60 à 70 cm de profondeur, en laissant dépasser quelques centimètres pour repérer les rhizomes qui tenteraient de passer par-dessus. Mesurez votre massif cette semaine, repérez le front de progression, puis choisissez la méthode adaptée à sa taille. Et si un bidon ancien dort dans votre abri, appelez la déchetterie avant la fin du mois.
Sources : binette-et-jardin.ouest-france.fr | inrs.fr