Un mur de lierre en fleurs au mois d’octobre, c’est une cantine à ciel ouvert pour des dizaines d’espèces d’insectes. Les apiculteurs le savent et évitent soigneusement le sécateur à cette période : une règle simple veut qu’on ne taille jamais le lierre entre juillet et novembre, car une taille de septembre supprime la totalité des boutons floraux de l’année. Résultat : des colonies d’abeilles privées, du jour au lendemain, de leur dernier repas avant le froid.
- Le lierre fleurit de fin septembre à novembre, période où le nectar manque cruellement dans les jardins.
- Le nectar du lierre contient 50% de sucre, une concentration énergétique rare qui permet aux colonies de constituer leurs réserves hivernales.
- La collète du lierre est une abeille sauvage solitaire dont toute l’existence dépend exclusivement de la floraison du lierre grimpant.
Le lierre, dernier buffet avant l’hiver
La floraison du lierre grimpant n’est pas longue : de fin septembre à octobre, et selon les régions jusqu’en novembre. Ce timing tardif n’a rien d’anecdotique. Cette floraison présente l’avantage de fournir aux abeilles une source d’alimentation à une période de l’année où une grande partie des autres floraisons sont arrivées à terme. Concrètement, entre la mi-août et la fin octobre, le jardin se vide de nectar : tilleuls et acacias ont fleuri depuis longtemps, les vivaces d’été montent en graines. Le lierre arrive alors comme la dernière carte à jouer avant l’hiver.
Des chercheurs britanniques ont mesuré ce phénomène de près en observant le comportement des abeilles domestiques. En Angleterre, on sait que la distance moyenne aux sources de nourriture passe de 4 km en juillet-août à 2 km en septembre-octobre, alors même que les floraisons se raréfient partout ailleurs. La conclusion s’impose d’elle-même : le lierre, disponible presque partout à proximité, comble ce vide alimentaire mieux que n’importe quelle autre plante.
Le nectar produit n’est pas anodin non plus. 80% des abeilles domestiques observées en train de butiner sur le lierre ne portaient pas de pelotes de pollen, exploitant avant tout le nectar, dont l’analyse révèle un taux de sucre atteignant 50%. Une concentration énergétique rare à cette saison, qui permet aux colonies de constituer leurs réserves hivernales dans un timing très serré.
Un détail change tout pour qui veut planter du lierre en pensant aux pollinisateurs. Un lierre qui grimpe ne fleurit pas : seule la forme adulte, dite arborescente, produit des fleurs, et elle apparaît quand la liane a atteint le sommet de son support et cesse de s’accrocher. Sans cette transformation, un mur peut être couvert de lierre depuis dix ans sans jamais nourrir une seule abeille.
La collète du lierre, une abeille qui n’existe que pour cette floraison
Il existe une abeille sauvage entièrement calée sur le Calendrier du lierre. La collète du lierre est une abeille sauvage solitaire dont la période d’activité, exclusivement automnale, résulte du développement d’une étroite relation avec la seule plante dont elle tire son alimentation, le lierre grimpant. Chez cette espèce, aucune improvisation : sans fleurs de lierre, pas de descendance.
Son apparition est calée à la journée près. Cette abeille solitaire attend la floraison du lierre pour sortir ses antennes, utilise la terre meuble pour creuser des nids et pondre ses œufs, et c’est entre fin août et octobre que tout se joue pour cette retardataire. En Grande-Bretagne, où l’espèce a été particulièrement suivie, les nids sont trouvés en agrégations, avec plusieurs milliers de nids sur un même site. Autant dire qu’un simple talus de terre meuble près d’un mur de lierre peut héberger une véritable colonie de voisinage.
La collète n’est pas seule sur ce créneau. Une abeille parasite, l’épéole fallacieux, spécialisée dans le parasitisme de la collète du lierre, profite à la manière du coucou gris chez les oiseaux du travail de cette dernière pour pondre ses œufs dans les galeries aménagées et garnies de pollen. Un mur de lierre en octobre, c’est donc un mini-écosystème à trois étages : la plante, sa butineuse dédiée, et le parasite de cette butineuse.
Le spectacle attire du monde bien au-delà de cette espèce spécialiste. Il faut s’installer mi-octobre par une belle journée près d’un mur couvert de lierre en fleurs pour réaliser l’incroyable diversité d’insectes butineurs qui s’y ruent littéralement avec frénésie. Abeilles domestiques, bourdons, syrphes, guêpes et papillons s’y croisent en quelques mètres carrés.
Le geste à éviter, et celui à privilégier
Tailler un mur de lierre en septembre ou en octobre revient à couper le buffet en pleine saison des courses. Le bon réflexe consiste à attendre février, après la chute des baies, pour intervenir sans perturber ni la floraison ni les oiseaux qui se nourrissent ensuite des fruits noirs du lierre.
Un lierre qui grimpe le long d’un mur sans jamais fleurir ne sert à rien pour les pollinisateurs. L’astuce à retenir : un lierre qui grimpe ne fleurit jamais, mieux vaut planter la forme arborescente en buisson, qui ne grimpe pas et ne produit aucun crampon. Une solution simple pour les jardins où l’on ne veut pas voir la plante coloniser une façade entière.
Attention tout de même à la manipulation. Toutes les parties du lierre grimpant sont toxiques pour les mammifères, notamment pour les hommes. Rien qui empêche de le cultiver, mais un rappel utile avant de le planter près d’un potager ou d’un coin où jouent de jeunes enfants.
Le nectar du lierre reste accessible tant que le mercure ne descend pas trop bas. Les abeilles ne butinent ces fleurs de lierre que par temps doux, ce qui explique pourquoi certains jours d’octobre restent silencieux avant qu’une éclaircie ne relance soudain l’activité sur le mur. Un dernier chiffre à retenir avant de ranger le sécateur jusqu’au printemps : selon les régions, cette floraison peut se prolonger jusqu’en novembre, offrant aux colonies quelques semaines de sursis supplémentaires avant l’hiver.
Sources : auvergne-rhone-alpes.lpo.fr | apiculture.net