Si vous utilisez ce piège jaune contre les frelons asiatiques, vous tuez surtout ceux qui protègent votre jardin

Le chiffre est difficile à avaler : 44 frelons asiatiques pour 17 000 insectes tués. C’est ce qu’a observé un entomologiste de l’association Vienne Nature après une saison complète avec un piège standard dans son propre jardin. Ratio : 0,25 % de la cible visée. Le reste ? Des abeilles, des papillons, des syrphes, des guêpes, les insectes qui pollinisent vos fleurs, régulent vos ravageurs et maintiennent votre jardin en vie. Le piège jaune que vous avez peut-être suspendu à votre cerisier ce printemps fait probablement plus de mal que de bien.

À retenir

  • Un piège jaune standard tue 99% d’insectes utiles pour 1% de frelons asiatiques
  • Les études prouvent l’inefficacité de ces pièges sur les populations de frelon asiatique
  • Détruire les nids et utiliser des pièges sélectifs : les vraies solutions existent

Le frelon asiatique, un vrai problème, mais le piège bouteille, une fausse solution

Depuis 2005, le frelon à pattes jaunes, dit « asiatique », accidentellement importé sur notre territoire, se développe de façon exponentielle et participe, avec les pesticides agricoles, à l’effondrement des populations d’abeilles et d’autres pollinisateurs. La menace est réelle, documentée, et les apiculteurs en paient le prix chaque été. À la recherche de protéines pour nourrir ses larves, ce prédateur consomme 40 % d’abeilles et 60 % d’autres insectes pollinisateurs, guêpes, papillons inclus. Une colonie moyenne chassera, tout au long de son développement, environ 97 000 insectes. Difficile d’ignorer ça.

La réaction naturelle : poser un piège. Et le piège jaune à appât sucré, souvent bricolé à partir d’une bouteille en plastique découpée, est devenu un réflexe de jardinage. Problème : il a été prouvé dès 2009 par des entomologistes de la Linnéenne de Bordeaux que ces pièges ne sont pas sélectifs, ils capturent et tuent de très nombreux insectes non ciblés. Et ce n’est pas tout. D’après une équipe de l’INRA de Bordeaux (2012) et du Muséum national d’Histoire naturelle (2013), ils n’auraient aucun impact réel sur les populations de frelon asiatique, qui restent équivalentes dans les zones piégées par rapport aux zones sans pièges. Double peine : inefficace contre le frelon, destructeur pour le reste.

Toutes les études scientifiques concernant le piégeage de printemps contre Vespa velutina ont montré que plus de 99 % des insectes capturés concernaient d’autres espèces. Ce n’est pas un détail anecdotique. On sait que les populations de pollinisateurs ont chuté de 80 % en 30 ans. Encourager ce type de piège est une aberration.

Ce que les pièges non sélectifs tuent vraiment dans votre jardin

La guêpe commune, que tout le monde déteste lors des pique-niques, est en réalité un auxiliaire précieux : le frelon est un redoutable prédateur, principalement de mouches, il consomme de 60 à 80 mouches par jour, mais aussi de guêpes, syrphes, abeilles, chenilles, sauterelles. Il joue donc un rôle écologique majeur en évitant la prolifération d’insectes. Les syrphes, ces petites mouches rayées jaune et noir que l’on confond souvent avec des guêpes, sont parmi les meilleurs pollinisateurs de nos jardins. Ils finissent dans votre piège au même titre que le frelon asiatique.

Oubliez la bouteille d’eau en plastique coupée en deux, goulot retourné en guise d’entonnoir, et autres capuchons à placer sur un bocal avec un mélange de bière, vin blanc et sirop de fruit dans le fond : tous les insectes risquent de s’y noyer : « c’est terrible pour la biodiversité », souligne David Philippart, référent national « frelon asiatique » au sein du réseau Fredon. Et pourtant, encore récemment, dans un reportage sur TF1 diffusé le 26 février, l’utilisation de pièges bouteille ou de pièges cloche était montrée sous un angle assez positif. L’information a du mal à passer. Dans un contexte où la biodiversité est menacée et où le nombre d’insectes diminue drastiquement, tout l’enjeu consiste à ne pas capturer d’autres insectes comme les papillons, les mouches ou d’autres hyménoptères.

Comment vraiment tuer les frelons asiatiques, sans massacrer le reste

La bonne nouvelle : des solutions efficaces existent. Elles demandent juste un peu plus de discernement que la bouteille bricolée en cinq minutes.

Le premier réflexe, et le plus efficace de loin, reste la destruction du nid. La destruction des colonies demeure la méthode la plus efficace pour diminuer les populations de frelon asiatique. Si vous soupçonnez la présence d’un nid, n’intervenez surtout pas vous-même. Appelez une société spécialisée dans la désinsectisation, ou renseignez-vous auprès de votre mairie ou de la communauté de communes. Le nid primaire, qui fait à peu près la taille d’un ballon de handball, est assez peu visible. C’est là que la reine pond ses premiers œufs, avant que les ouvrières ne cherchent, en juin, un nouveau site pour construire le nid secondaire. Repérer et signaler tôt, c’est l’action la plus rentable pour votre jardin.

Pour le piégeage, si vous êtes dans une zone à forte pression (proche d’un rucher, par exemple), il existe des pièges réellement sélectifs. Deux types de pièges ont été répertoriés comme suffisamment sélectifs et efficaces pour attraper les fondatrices de frelon asiatique : le piège japonais dit « Osaka » et le piège coréen BeeVital, tous deux assez imposants et coûteux (40 à 50 € pièce). Il est conseillé de les doter d’orifices de 5 mm permettant aux petits insectes non ciblés de s’échapper, et d’un trou d’entrée suffisamment large pour laisser passer le frelon asiatique mais trop étroit pour le frelon européen et les papillons (9 mm).

La période compte autant que le matériel. Les pièges doivent être en place de mi-mars à mi-mai, associés à un appât adapté, idéalement installés en hauteur dans un arbre en fleurs, en pleine lumière. Passé cette fenêtre, le piégeage perd une grande partie de son intérêt préventif. Sans système de sélection physique des insectes par la taille, le frelon asiatique représente seulement 1 à 4 % des insectes capturés. C’est le chiffre à garder en tête avant d’acheter quoi que ce soit.

Pour les propriétaires qui souhaitent agir directement sur leur terrasse ou leur jardin sans forcément avoir de rucher à défendre, une approche moins invasive mérite attention. Pour éviter que les frelons asiatiques ne transforment votre jardin en terrain de chasse, commencez par supprimer tout ce qui pourrait les attirer : fruits tombés et pourris, restes de barbecue, gamelles pour animaux oubliées dehors sont pour eux un véritable buffet à ciel ouvert. Moins d’attractifs, moins de frelons. Simple, gratuit, et sans victime collatérale.

La loi évolue, mais la responsabilité reste individuelle

Une nouvelle loi doit permettre de cadrer les pratiques, alors que certains pièges tuent aussi d’autres espèces d’insectes. La loi « visant à endiguer la prolifération du frelon asiatique et à préserver la filière apicole » a été publiée en mars 2025 au Journal officiel. Ce texte a pour objectif d’harmoniser les moyens utilisés dans cette lutte et de la rendre plus efficace. Il acte notamment la création d’un plan national, décliné au niveau des départements, afin de mieux coordonner les actions.

Le cadre légal se resserre, mais la vraie question reste entière : combien de jardins continuent à accrocher ce piège jaune chaque printemps, convaincus d’agir pour la nature tout en décimant les insectes qui la font fonctionner ? Le frelon asiatique est bien un problème. Mais l’ennemi de votre jardin, parfois, c’est la solution que vous avez choisie pour le combattre.

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