« Arrache pas cette herbe ! » : ce que mon voisin laisse pousser au jardin attire le seul prédateur du frelon asiatique

Un frelon asiatique tourne au-dessus de votre terrasse, votre voisin ne coupe pas les herbes folles au fond de son jardin, et vous vous demandez à quoi ça rime. La réponse tient en un nom : la bondrée apivore. Ce rapace discret est le seul véritable prédateur naturel du frelon asiatique capable de démanteler ses nids, et il a besoin de végétation sauvage pour s’installer.

À retenir

  • Quel oiseau peut vraiment arrêter l’invasion du frelon asiatique en France ?
  • Pourquoi votre voisin refuse de tondre son jardin (et c’est une bonne raison)
  • Une plante carnivore capture les frelons asiatiques sans toucher aux abeilles : comment ?

Un envahisseur sans ennemi à sa hauteur

Présent en France depuis 2004 dans le Lot-et-Garonne, le frelon asiatique (Vespa velutina) est aujourd’hui considéré comme une espèce invasive, désormais présente sur la quasi-totalité du territoire. Vingt ans. C’est le temps qu’il a fallu pour que cet insecte venu d’Asie du Sud-Est s’impose partout, des Pyrénées aux Flandres. Véritable meurtrier, il est responsable de 20 % de la mortalité des abeilles domestiques et cause, chaque année, plus de 12 millions d’euros de pertes pour la filière.

La progression reste sidérante. Malgré l’efficacité de certains prédateurs, leur nombre reste actuellement insuffisant pour stopper seuls une progression de 70 à 80 km par an du frelon asiatique sur le territoire français. Le problème central ? En Asie, il est en équilibre dans l’écosystème, car il a des ennemis naturels puissants et spécialisés, absents chez nous. Nos oiseaux, nos insectes, notre faune locale n’ont jamais évolué face à ce prédateur. Ils apprennent, progressivement, à s’adapter.

Selon l’Institut de Systématique, Évolution, Biodiversité (Muséum national d’Histoire naturelle/CNRS/EPHE/UPMC), le nématode Pheromermis vesparum, parasite local qui s’est adapté au frelon, n’arrêtera pas l’invasion, car peu d’individus ont été trouvés à ce jour, et les colonies de frelons sont très résistantes au parasitisme. Côté champignons pathogènes, les micro-organismes pathogènes, dont les champignons entomopathogènes, infectent naturellement plusieurs populations d’insectes sociaux, prolifèrent dans des conditions humides et dégradent la santé des colonies infectées, mais leur impact reste marginal à l’échelle d’un territoire. Bilan : la liste des prédateurs est longue, leur efficacité individuelle est modeste.

La bondrée apivore, le seul rapace spécialisé

La bondrée apivore (Pernis apivorus) est le principal prédateur naturel du frelon asiatique en France. Ce rapace ressemble à première vue à une buse variable, même gabarit, même envol planant, mais son mode de vie est radicalement différent. Sa particularité réside dans son régime alimentaire spécialisé qui se compose principalement de larves d’hyménoptères, famille regroupant guêpes, abeilles et frelons. Elle ne se contente pas d’attraper quelques adultes en vol : son talent de prédateur s’exprime pleinement dans sa technique de chasse sophistiquée, elle repère d’abord les adultes en vol, les suit discrètement jusqu’à leur nid, puis utilise ses serres puissantes et son bec adapté pour déterrer les nids et se nourrir des larves.

Ce qui la rend unique parmi tous les rapaces européens, c’est son armure naturelle. Contrairement à d’autres rapaces, la bondrée apivore dispose d’adaptations qui lui permettent de s’attaquer aux nids de frelons sans subir de piqûres : ses plumes denses et ses écailles protectrices autour des yeux et du bec la protègent efficacement. Malgré ces adaptations morphologiques, elle doit sans doute se faire piquer fréquemment, ce qui suppose une certaine immunité à l’égard du venin. Un gilet pare-frelon biologique, en somme.

La population de bondrée apivore en France est estimée entre 10 000 et 15 000 couples reproducteurs, plaçant ainsi la France parmi les pays clés pour la reproduction de cette espèce en Europe. Présent en France d’avril à septembre, ce migrateur revient chaque année d’Afrique pour nicher et se reproduire dans nos régions tempérées. Le hic, c’est sa saisonnalité : six mois de présence, puis direction l’Afrique subsaharienne. Elle ne peut pas réguler seule une espèce qui colonise le territoire toute l’année.

Ce que votre voisin laisse pousser, et pourquoi il a raison

La bondrée chasse principalement à terre, parfois « à pied », et recherche les nids souterrains d’hyménoptères. Sitôt la colonie repérée, elle la déterre des pattes, parfois du bec, avec la dernière énergie, jusqu’à 20 cm de profondeur et plus. Pour chasser ainsi, elle a besoin d’espaces mixtes : boisements, lisières, zones herbacées non tondues. L’abondance en hyménoptères conditionne largement la présence de l’espèce. La bondrée fréquente donc des paysages divers, mêlant milieux ouverts riches en proies, et bois et bosquets où sera installée l’aire.

Les herbes folles de votre voisin ne sont donc pas de la négligence. Elles sont de l’habitat. Laisser pousser des herbes folles et conserver de vieux arbres constitue l’un des gestes clés pour accueillir la bondrée apivore. Planter des arbres indigènes tels que le chêne, le bouleau ou le saule contribue à maintenir un écosystème équilibré, offrant abris et zones de chasse pour ce rapace. La bondrée est aussi sensible à la destruction de son habitat, notamment la disparition du bocage. : chaque haie arrachée, chaque pelouse impeccable tenue au millimètre prive cet allié d’un territoire de chasse.

D’autres auxiliaires participent à cette régulation, même si leur action reste plus ponctuelle. Le guêpier d’Europe, avec ses couleurs flamboyantes, capture en vol frelons, guêpes et abeilles, qu’il assomme contre une branche avant de les engloutir. La mésange charbonnière, bien présente chez nous, agit principalement comme un « nettoyeur » : elle vide les nids des frelons morts et mange les larves survivantes. Utile, mais pas décisif.

La plante carnivore qui piège les frelons (et pas les abeilles)

L’autre allié inattendu se cultive en pot. En 2015, des scientifiques du jardin botanique du Muséum d’Histoire Naturelle de Nantes ont découvert que des sarracénies, végétaux originaires du Canada et des États-Unis, avaient capturé des frelons asiatiques. La découverte était fortuite : si ces plantes carnivores sont installées depuis 2010 dans une tourbière d’environ 30 m² du Jardin des plantes, ce n’est qu’en 2014 qu’un jardinier botaniste, Christian Besson, s’est rendu compte que les frelons asiatiques étaient attirés par les sarracénies, en les trouvant dans les feuilles au cours de visites au public.

Le mécanisme est redoutable. Ces plantes piègent leurs proies en les attirant avec l’odeur du liquide sécrété par les glandes disposées sur les extrémités de leurs feuilles. Ce suc drogue ensuite les insectes avant de les noyer, et si la proie tente de se sauver, elle est bloquée par les poils qui se trouvent sur les parois internes des feuilles. Ce qui rend la sarracénie particulièrement intéressante, c’est sa sélectivité surprenante : chaque urne contient « en moyenne trois frelons asiatiques et trois mouches, mais jamais aucune guêpe, aucune abeille, aucun frelon européen », comme l’a constaté le directeur du Jardin des plantes de Nantes. Une plante qui n’a « jamais vu de frelons » avant de les rencontrer en Europe a néanmoins développé un piège chimique qui les cible quasi exclusivement.

Les limites sont réelles. Planter des sarracénies en masse n’aurait que peu d’effet : si une plante est capable de digérer jusqu’à cinquante insectes, dans un nid de frelons, il y a 4 000 individus. Mais installée près d’une ruche ou dans un coin humide et ensoleillé du jardin, elle représente un piège biologique propre, sans danger pour la faune auxiliaire. La sarracénie est facile à cultiver chez soi ou près des ruches et, selon le directeur du Jardin des plantes de Nantes, ne présente « aucun risque de propagation dans la nature ».

La martre européenne s’ajoute à ce tableau en 2025 : autrefois considérée comme nuisible, elle se révèle être un prédateur inattendu du frelon asiatique, suscitant l’intérêt des spécialistes de la biodiversité. Son impact reste opportuniste, elle ne cible que les nids abandonnés, mais sa réhabilitation récente par le Conseil d’État, qui a annulé son statut de nuisible en reconnaissant son importance écologique, ouvre une perspective nouvelle pour la régulation naturelle. Un signe que la biodiversité, quand on la laisse en paix, invente ses propres solutions.

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