Pendant des années, le geste était devenu mécanique. Dès que juin pointait son nez au potager, sécateur dans une main, l’autre qui froissait ce feuillage si caractéristique à l’odeur âcre, je coupais tout ce qui ressemblait à une pousse parasite entre la tige et les feuilles. Convaincu de bien faire. Résultat ? Des plants corrects, des tomates honorables, mais jamais l’abondance que j’espérais. C’est en regardant un maraîcher de la région travailler, cet été-là, que j’ai compris que mes doigts s’activaient au bon endroit mais pas au bon moment, et parfois même sur la mauvaise pousse.
À retenir
- Le moment du pincement des gourmands est critique et change tout pour la récolte
- Une erreur commune sabote silencieusement votre production sans que vous le sachiez
- Un geste simple du maraîcher déverrouille le potentiel caché de vos plants
Le gourmand : ennemi public ou mal compris ?
Le terme « gourmand » peut prêter à confusion, véhiculant l’idée que ces pousses font du tort à la plante. Pourtant, un gourmand est une tige secondaire capable de produire des feuilles, des fleurs et même des fruits. Il représente une stratégie de survie, permettant à la tomate de s’étendre et d’optimiser sa fructification. Dans la nature, la tomate n’est pas un arbre tuteuré en tige unique, c’est un buisson rampant qui cherche à coloniser le sol.
La culture des variétés indéterminées au printemps nécessite une surveillance rigoureuse de l’angle formé entre la tige principale et les branches horizontales. C’est précisément à cet emplacement, nommé aisselle des feuilles, qu’apparaissent les jeunes pousses secondaires dont le développement peut entraver la productivité globale du pied. Mais entraver, oui, si on les laisse proliférer sans règle. Les supprimer en masse et sans discernement, c’est commettre l’erreur inverse.
La distinction entre gourmands et tiges florales est essentielle pour ne pas compromettre la récolte. Supprimer par erreur une tige importante peut réduire la production de tomates. C’est précisément là que mes doigts se trompaient depuis le début : je prenais parfois pour un gourmand ce qui était en réalité le relais de croissance sous le premier bouquet floral, une tige que le maraîcher, lui, préservait avec soin.
La révélation du cinquième bouquet
Le maraîcher n’a pas utilisé de sécateur. Pas d’outil. Juste ses pouces. Mais surtout, il n’intervenait pas dès la plantation, et c’est ça, le point que j’avais raté depuis le début.
Il faut impérativement attendre l’apparition du cinquième bouquet floral sur la tige principale avant de commencer à retirer le moindre gourmand. Avant ce stade précis, la plante est en phase de construction ; après, elle bascule en phase de fructification massive. les premières semaines après la plantation, les gourmands ne sont pas des ennemis : ils participent à construire le plant. En laissant s’épanouir les premières ramifications, le feuillage dense dope le système racinaire. Le plant devient robuste, trapu, et capable d’encaisser de lourdes grappes.
Cette logique est presque contre-intuitive. On croit accélérer la production en « nettoyant » le plant dès les premières semaines. Pourtant, cette obsession de la tige unique, appliquée trop tôt en début de saison, va souvent à l’encontre des besoins profonds du végétal fraîchement repiqué. La solidité acquise par cette patience de quelques semaines permet bien souvent de doubler la quantité de tomates parées à mûrir sous le soleil de l’été.
Deuxième leçon du maraîcher : l’œil avant les doigts. Le gourmand manifeste une croissance verticale alors que les fleurs présentent souvent une inclinaison pendante. Une observation attentive est requise avant d’exercer une pression. Cette distinction morphologique évite les erreurs fréquentes chez les débutants.
Le geste juste : quand et comment intervenir
Une fois le bon moment identifié, la technique compte autant que le timing. Charles Dowding, expert en jardinage biologique, conseille d’agir dès que les gourmands atteignent 2 à 5 cm, car ils sont plus faciles à retirer à ce stade sans endommager la plante principale. Passé cette taille, le travail se complique.
Pour supprimer les gourmands développés, coupez-les de manière nette à l’aide d’un sécateur, de ciseaux ou d’un couteau en veillant à garder la tige principale intacte. Pour les jeunes tiges, pincez-les tout simplement entre le pouce et l’index. Le maraîcher, lui, m’avait montré quelque chose de plus précis encore : l’outil idéal n’est pas toujours le sécateur. Les lames, même désinfectées, peuvent écraser les canaux de la tige. D’où le recours au pincement digital dès que la pousse est jeune.
Le moment de la journée et les conditions météo ne sont pas anodins. L’intervention doit être réalisée par temps sec et ensoleillé. Le rayonnement solaire facilite une cicatrisation instantanée de la plaie. Il est formellement déconseillé d’opérer lors de journées pluvieuses ou humides. L’idéal, c’est de pratiquer la taille des gourmands quand il y a 3 jours consécutifs de beau temps, car c’est le laps de temps qu’il faut à la plante pour cicatriser.
La fréquence aussi change tout. Il est recommandé de surveiller régulièrement vos plants toutes les 7 à 10 jours pendant la période de croissance active. Un passage hebdomadaire évite que les gourmands ne deviennent des tiges ligneuses difficiles à retirer sans blesser l’architecture du plant.
Variétés, fin de saison, et un bonus inattendu
Toutes les tomates ne réclament pas le même traitement. Les variétés à croissance indéterminée, telles que la Cœur de Bœuf, la Marmande ou la Noire de Crimée, nécessitent un pincement régulier car elles continuent de croître et de produire des gourmands tout au long de la saison. En revanche, les variétés à croissance déterminée, comme la Roma, la Saint-Pierre ou la Ace 55, demandent peu ou pas de pincement car elles atteignent naturellement une taille définie. Couper les gourmands d’une Roma avec le même zèle qu’une Cœur de Bœuf, c’est travailler contre le plant.
Pour les tomates cerises, la logique est encore différente. Les variétés buissonnantes se gèrent toutes seules. Pour les tomates cerises, on peut être plus souple. Laissez quelques tiges secondaires pour multiplier les petits fruits. Plus de feuilles, plus de photosynthèse, plus de petits fruits. C’est mathématique, mais dans l’autre sens.
En fin de saison, la stratégie s’inverse partiellement. L’étêtage intervient généralement entre août et septembre dans les régions tempérées. Cette technique consiste à couper l’extrémité de la tige principale au-dessus du 4e, 5e ou 6e bouquet selon votre région climatique. L’étêtage stoppe la croissance en hauteur et concentre l’énergie de la plante sur la maturation des derniers fruits.
Le bonus que personne ne m’avait dit : un gourmand de dix centimètres peut devenir un nouveau plant. Placez-le simplement dans un verre d’eau. Les racines apparaissent en une semaine. Cette technique de bouturage permet de remplacer un pied malade ou d’allonger la saison en décalant la plantation d’un second rang. Ce que je jetais au compost depuis des années méritait au fond un verre d’eau sur le rebord de la fenêtre.
Source : masculin.com