Une courgette qui jaunit puis s’ramollit à peine sortie de la fleur, ce n’est presque jamais un excès d’arrosage. C’est un fruit qui n’a simplement jamais été fécondé. Derrière ce symptôme banal du potager de juillet se cache un phénomène bien plus large : la raréfaction des insectes pollinisateurs dans nos jardins, un signal que de plus en plus de scientifiques prennent très au sérieux.
À retenir
- Cette fausse pourritures de courgettes cache un vrai problème : l’absence de visite des abeilles et bourdons
- La France enregistre une hausse de 123 % des espèces d’abeilles menacées en onze ans
- Vous pouvez sauver votre récolte avec un simple pinceau, mais aussi accueillir les pollinisateurs au jardin
La fausse piste de l’arrosage
Le réflexe est presque universel chez les jardiniers amateurs : un fruit qui pourrit, on l’associe à trop d’eau ou pas assez. Pourtant, la courgette fonctionne différemment des tomates ou des concombres. Ce que vous pensez être une « courgette pourrie » est en réalité une fleur femelle non fécondée, dont le fruit a avorté, car pour que la fleur femelle se transforme en courgette, il faut qu’elle soit fécondée par le pollen de la fleur mâle. Le plant produit deux types de fleurs bien distincts, et sans transport de pollen entre les deux, rien ne se passe.
Le mécanisme est limpide une fois qu’on le connaît. Les insectes, attirés par le nectar des fleurs femelles et mâles de courgette, se posent de fleur en fleur pour se nourrir et disséminent au passage le précieux pollen. Résultat : lorsque les fleurs femelles ne sont pas pollinisées à temps, le fruit s’étiole, on parle de fleur qui coule ou de fruit qui avorte. Ce fruit chétif de 5 centimètres qui jaunit à la pointe avant de noircir, c’est exactement ça : un embryon qui n’a jamais reçu la visite d’une abeille ou d’un bourdon.
D’autres causes existent bien sûr, la chaleur excessive dégrade la qualité du pollen, un plant trop jeune manque d’énergie pour mener un fruit à terme, un excès d’azote favorise le feuillage au détriment de la fructification. Mais la mauvaise pollinisation arrive souvent en tête des explications, car les butineurs, abeilles et bourdons, doivent aller d’une fleur mâle à une femelle pour permettre la formation du fruit. Quand ce ballet aérien ne se produit plus, la sanction est immédiate et visible.
Un signal qui dépasse le potager
Si ce phénomène se répète année après année dans votre jardin, il vaut la peine de s’y arrêter. La France reste un pays particulièrement exposé à ce déclin. 72,2 % des espèces cultivées pour l’alimentation humaine présentent une dépendance plus ou moins forte à l’action des insectes pollinisateurs dans le pays. Autant dire que la courgette qui coule dans votre jardin est un baromètre miniature d’un problème agricole national.
Les chiffres récents ne rassurent pas. La liste rouge de l’UICN d’octobre 2025 classe 172 espèces d’abeilles européennes menacées sur 1 928 évaluées, soit une hausse de 123 % en onze ans. Et cette progression n’est pas qu’un artefact statistique lié à une meilleure connaissance du terrain : la baisse drastique de la catégorie données insuffisantes prouve l’inverse, plus on regarde, plus on documente, plus le diagnostic se durcit.
Le climat joue lui aussi un rôle, en désynchronisant les calendriers. Le changement climatique global a tendance à changer le Calendrier des pollinisateurs et des plantes, créant des décalages entre leurs cycles, si bien que les pollinisateurs ne sont plus forcément actifs au moment où leur plante préférée a besoin d’être fécondée. Une courgette qui fleurit trop tôt en saison, avant que les premiers bourdons ne soient bien actifs, tombera plus facilement dans ce piège de la coulure. Ajoutez à cela l’artificialisation des sols, qui grignote chaque année environ 20 000 hectares en France selon les données publiques citées par les observateurs du secteur, et vous comprenez pourquoi le jardin de particulier devient un refuge de plus en plus stratégique pour ces insectes.
Ce qu’on peut réellement faire au jardin
Bonne nouvelle : contrairement au déclin mondial des pollinisateurs, la coulure des courgettes se résout facilement à l’échelle d’un jardin. La solution la plus directe reste de jouer soi-même les entremetteurs. La technique est simple : on prélève le pollen d’une fleur mâle (reconnaissable à sa tige fine, sans renflement à la base) avec un pinceau fin ou en frottant directement l’étamine contre le pistil d’une fleur femelle, celle qui porte le petit renflement annonçant le futur fruit. Cette pollinisation manuelle imite exactement ce que ferait une abeille, et elle fonctionne à tous les coups tant que du pollen viable est disponible.
Sur le plus long terme, deux leviers complémentaires méritent d’être actionnés. D’abord, transformer le jardin en garde-manger attractif : planter des fleurs mellifères à proximité des cucurbitacées, tolérer quelques adventices fleuries en bordure, installer un point d’eau peu profond. Le réflexe permacole consiste à attirer, loger et nourrir sur place les précieux pollinisateurs, par exemple en plantant des fleurs près des courgettes pour attirer les gourmands ailés qui favorisent les fécondations. Ensuite, pour les jardiniers pressés ou installés en zone très urbaine où les insectes se font rares, il existe désormais des variétés dites parthénocarpiques, capables de fructifier sans aucune fécondation. Il s’agit de courgettes qui fructifient en automatique, sans besoin de pollinisation pour produire leurs fruits, éliminant tout problème de pollen de mauvaise qualité ou de pollinisation incomplète.
Reste un détail que peu de jardiniers connaissent : une fleur de courgette femelle n’est receptive que pendant quelques heures, généralement le matin avant que la chaleur ne fasse chuter la qualité du pollen. Passer voir son potager entre 7 et 9 heures avec un petit pinceau, plutôt que de culpabiliser sur son arrosoir, change souvent toute la donne pour la récolte de fin d’été.
Sources : europarl.europa.eu | cultivonsnosracines.fr